Editos
Peut-on imaginer, ne serait-ce qu'un moment, ce que la vie serait si le vin n'était pas ?
Plus un bistrot à l'horizon, plus le moindre estaminet, adieu guinguettes, adieu bars et zincs, adieu troquets et comptoirs, plus de caves ni de lieux où aller, entre amis, vider le dernier verre, faire le coup de l'étrier, payer sa tournée à la santé d'autrui avec la certitude que ce sera encore un que les russes n'auront pas ! A la tienne, Étienne, à la tienne mon vieux ! Finie la fête mes frères, finie l'ivresse bénie, le breuvage divin, les moments d'euphorie : le vin est interdit.
Rabelais, Audiard, Blondin, réveillez-vous ! Ne laissez pas mourir le meilleur ami de l'homme et de l'humanité. Refusez l'obscurantisme des médecins buveurs d'eau, combattez l'anathème jeté par les cassandres de tous poils et par les faux dévots. Sauvez le picrate et le pinard, exaltez le litron et le pousse-au-crime, magnifiez le tord-boyau et le gros-qui-tâche, honorez le monte-en-ligne qui s'est couvert de gloire dans les combats épiques, ressuscitez Archimède le clochard et le Singe en hiver, redonnez-nous ce compagnon qui depuis l'éternité accompagne nos joies et nos peines.
Le vin tient du sacré. Entouré de ses apôtres, au cours de son dernier repas, le Christ n'intima-t-il pas à chacun l'ordre de boire le vin et de manger le pain : son sang et son corps ? Buvez en tous. Depuis deux mille ans le geste est reproduit à chaque communion. In vino veritas, appellation d'origine contrôlée, ultima verba.
Les romains et les grecs n'avaient-ils pas aussi leurs dieux, Bacchus et Dionysos montrant à leur façon la haute estime que méritaient la vigne et le vin. Et Noé, saint patron, n'emporta-t-il pas, au moment du déluge, sur son arche de survie couples de chaque espèce et pieds de vigne choisis ? Les anciens, convaincus des vertus du noble liquide, n'ont-ils pas ainsi déclaré «Bonum vinum laetificat cor hominis» ?
Divin et royal le vin n'accompagna-t-il pas nos plus grands monarques : Henri IV et le Jurançon, Louis XIV et le vin de Coulanges, Napoléon et le Chambertin ? Ne dit-on pas aussi que le vin de champagne contribua largement à la victoire de la Marne ? Pour le champagne d'ailleurs, le ciel intervint probablement encore puisque Dom Pérignon en fut le génial inventeur. Faut-il souligner un peu plus le rôle de l'Eglise dans le développement de la vigne lorsque l'on sait la part essentielle que prirent les ordres monastiques dans ce domaine ?
Comme tous ces arguments d'évidence ne leur suffisaient pas les «aquaphiles» et «oenophobes» réunis décrétèrent tout de go le vin, poison, auteur de tous les maux, père de tous les vices, fossoyeurs des vertus et de la bienséance : oubliés les travaux de ce bon Pasteur, foulées au pied les thèses du «vin médecin», proscrit le recours du «petit verre de Bordeaux» qui rend la force aux faibles et la joie aux dépressifs.
Dura lex, sed lex. Du ban des vendanges le vin est donc passé au banc des accusés : «Un verre ça va, deux verres bonjour les dégâts. Les parents boivent, les enfants trinquent».
Le spectre de l'alcoolisme vient hanter les consciences. Au mieux l'obésité au pire la cirrhose sont dans tous les esprits. Il faut éradiquer le mal, chasser l'infâme fléau.
Monsieur de Talleyrand, grand diplomate épicurien et également évêque d'Autun (en pays Bourguignon) disait : «Tout ce qui est excessif, est sans portée». Oh le saint homme ! Il vient bien à propos pour rappeler à plus de modération et de mesure ceux qui déclarèrent le vin «persona non grata».
Le vin n'est pas chose ordinaire : Il nait d'une alchimie unique, mariage de la terre (le terroir), du ciel (le climat) et de la main de l'homme (le savoir-faire). Ce miracle renouvelé année après année lui donne des droits et impose le respect. Comme toute chose exceptionnelle, le vin doit être traité avec les égards qu'il mérite. Indissociable compagnon des moments de la vie, sachant accompagner nos rires et nos pleurs, marquant l'instant présent comme le temps qui passe, il ne peut ni ne doit venir à nous manquer.
Aimer, boire et chanter : cette valse de Strauss, en forme de recette d'un certain art de vivre, pourrait à elle seule résumer nos propos.
Chambertin, Clos Vougeot, Meursault et Montrachet, Margaux et Haut Brion, Latour et Cheval Blanc, Côte Rôtie, Chateauneuf, Champagne et Vouvray, Vin Gris et Vin de Paille, vins de garde et de soif, continuez longtemps à nous réjouir le cœur et à nous faire rêver, tout au long du parcours, rendant beau le médiocre et l'avenir radieux dans un monde pourtant si plein d'incertitudes...

Bernard Bled